Près de 40 ans se sont écoulés entre la première fois où j’ai entendu parler de SGang Gwaay – une île à la pointe sud de l’archipel Haida Gwaii (îles de la Reine-Charlotte) – et le jour où j’ai enfoncé les orteils dans le sable lourd de sa plage. Pourquoi ne pas avoir entrepris ce voyage avant? Les sempiternelles excuses : manque de temps et d’argent. Sans compter le fait que le village, vieux de 2 000 ans (qui abrite certains des derniers totems de SGang Gwaay encore debout) est l’un des plus reculés et des plus difficiles d’accès qui soient.
Une fois ma décision prise, j’ai envoyé un courriel à mes amis pour leur demander conseil. Doug Coupland m’a révélé avoir nolisé un avion pour se rendre à Rose Harbour, puis retenu les services d’un guide qui les a amenés dans l’île. « Celui qui assure la navette est un peu étrange, m’a répondu Doug. On le surnomme le dentiste parce qu’il nous a répété en boucle que s’il était resté à Cologne, c’est la profession qu’il aurait embrassée. En fait, au lieu de s’adresser à des patients captifs de sa chaise, il parle à des touristes captifs de son Zodiac! »
Pour sa part, mon amie Claire m’a révélé qu’elle s’y était rendue en kayak de mer en passant par Gwaii Haanas (classé au premier rang des parcs à visiter en Amérique du Nord par le magazine National Geographic Traveler). Elle m’a convaincue : si j’avais envie d’y aller, c’était maintenant ou jamais. « Ces mâts ne seront pas là pour l’éternité », m’a-t-elle lancé.
Puisque je devais faire un aller-retour le même jour, j’avais inscrit mon nom sur la liste du Queen Charlotte Visitor Centre en espérant partager les frais d’un petit avion avec d’autres passagers. Deux jours plus tard, la chance m’a souri. Après avoir glissé un repas froid dans ma besace, j’ai filé, au cœur d’une rare journée sans nuages, à la rencontre de mes compagnons de route. Au bureau d’Inland Air, on nous a remis des brochures sur l’histoire du village autochtone le mieux préservé de la côte. En 1981, le site de SGang Gwaay (île Anthony, sur les cartes) a été classé au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Le trajet vaut à lui seul le prix du billet d’avion. Marvin, notre pilote, vole bas exprès pour que nous puissions avoir une vue d’ensemble sur les rorquals à bosse. Ils sont environ une douzaine à batifoler dans une eau si limpide qu’on peut admirer leurs immenses corps baignés d’une lumière aigue-marine.
Nous atterrissons dans une baie abritée de l’île Kunghit, puis sautons dans un Zodiac qui se fraye un chemin dans une bande d’eaux libres vers SGang Gwaay (« île du gémissement », en haïda, nom inspiré de la plainte du vent lorsqu’il se faufile dans les trous des rochers, au gré des marées). Le petit bout de terre surgit finalement de la brume, tel un paradis tropical.
Nous accostons, puis suivons la promenade de bois érigée au-dessus de l’épais tapis de mousse émeraude qui recouvre l’île. Soudain, des notes de musique rap se mettent à danser entre les branches. Pas de doute, nous approchons du chalet Watchmen qui accueille trois ou quatre jeunes Haïdas l’été durant pour garder le lieu. Après nous avoir fait signer le livre des visiteurs avec une plume d’aigle, Steven Yeltatzie, un des veilleurs, nous convie à une tournée du site. Nous empruntons un autre sentier pour nous rendre au village. Ici, 20 longues maisons étaient jadis alignées le long de la baie.
Puis soudain, ils apparaissent parmi les arbres. Je me faufile discrètement jusqu’à la plage en croissant de lune, un peu gênée de prendre des photos dans ce lieu pétri de vieilles âmes. Je pense à Claire qui est arrivée en kayak sur cette même plage. Devant cette rangée de mâts mortuaires massifs, abîmés par les années, à l’effigie d’ours, d’aigles, et de baleines, emblèmes des familles puissantes qui vivaient dans ce village il y a plus de 150 ans, elle avait été secouée de frissons et s’était mise à sangloter.
Au fil des ans, j’ai vu des tonnes de photos de SGang Gwaay : des totems en train de lutter contre la gravité ainsi que les fosses de maisons en cèdre effondrées, moisissant lentement sous un tapis de mousse. Mais aucune d’entre elles n’a su transmettre la nature profonde du lieu. Modeste, je me tiens devant un mât mortuaire, celui de Bear Mother. Comme nous l’explique Steven, il représente l’histoire de la famille qui y est associée. À la fin des années 1800, des épidémies de variole ont presque complètement éradiqué la population de SGang Gwaay, et les centaines de personnes qui y ont succombé ont été enterrées dans les caves, sous des mâts mortuaires et dans la terre. Où que nous posions notre regard, nous sentons la présence des âmes qui planent dans l’île. Mais point de soucis! SGang Gwaay est un lieu paisible; aucun esprit malveillant ne la hante.
En 1957, onze des totems les mieux préservés de SGang Gwaay ont été déplacés, pièce par pièce, et expédiés dans des musées dans le sud de la région. Près de deux douzaines sont toujours debout, tandis que plusieurs autres sont couchés sur le sol à différents stades de décomposition. Si certaines personnes aimeraient bien les retirer de là pour qu’ils soient conservés, les Haïdas restent imperturbables : ils veulent que la mousse, le lichen et le salal continuent d’envelopper ces mâts gigantesques sculptés par leurs ancêtres. Selon Steven, il faudra compter environ 50 ans avant que le temps ait achevé de faire son œuvre et qu’ils retournent à la terre.
« Je ne verrai plus jamais ça », a lancé un de mes compagnons de voyage en embarquant dans notre Beaver qui avait pour mission de nous ramener vers la prétendue civilisation. Pour ma part, je me suis juré d’y revenir... Et je ne mettrai pas 40 ans!
www.hellobc.com
Les sites suivants proposent d’autres aventures dans la région :
www.kingfisher.ca/queen_charlotte_islands_sea_kayaking.htm
www.bluewateradventures.ca/site/our_adventures/queen_charlotte_islands.html