Side by side no one can break them
When we take the time to make them
Nothing else can take the place of music and friends.
(Lorsqu’ils sont côte à côte, nul ne peut les séparer
Lorsque nous prenons le temps de les écouter
Rien ne peut remplacer la musique et les amis)
(Music and Friends)
« Ça ne vous dérange pas si j’amène quelques amis chez vous pour jouer de la musique? »
C’était Lloyd Russell au bout du fil, notre nouveau copain de Bonavista, à Terre-Neuve. Après avoir organisé une soirée d’improvisation musicale dans notre cuisine, Lloyd nous offrait maintenant des places sur le bateau de pêche d’un de ses amis. Nous avions raté la saison du homard d’une semaine, mais la mer foisonnait de calmars. (« Lorsque vous les tirez de l’eau, ils vous arrosent directement dans les yeux… ») Et pour le souper? Lloyd nous recommandait un excellent restaurant où le chef cuisinait avec des ingrédients frais, tirés notamment d’une cave à légumes des environs. Mais que faire du capelan fumé de teinte cuivrée que mon mari était allé chercher chez Foodland? « Vous n’avez qu’à l’envelopper dans du papier d’aluminium et le mettre au four. »
Charpentier de finition de métier, Lloyd assure aujourd’hui la liaison pour CapeRace Cultural Adventures+, un voyagiste qui invite ses clients à se mêler littéralement à la faune locale. Grâce à un programme gouvernemental de préservation du patrimoine*, Lloyd rénove les maisons historiques de style « boîtes à sel » de la société, lieux coquets offerts aux visiteurs le temps de leur séjour dans la campagne terre-neuvienne. Lorsque les maisons sont prêtes, il reste à la disposition des nouveaux venus qu’il présente à ses amis et à ses voisins.
Nous sommes en juillet 2007, deux jours après que Lloyd ait lancé l’invitation du party de cuisine, et notre aventure CapeRace est bien entamée. Le soleil touche presque la ligne d’horizon, globe opalin aux contours estompés par le brouillard venu de l’Atlantique Nord. Un coup de vent soufflant de l’Est touille l’herbe haute du jardin, renverse les trappes à homard sur son passage et détache les T-shirts des cordes à linge du voisinage. Nous nous apprêtons à nous verser un verre de Screech** sur de la glace d’iceberg, quand soudain, on frappe à la porte.
C’est Lloyd, accompagné de huit copains. « Ça va ? », lance-t-il. Les yeux bleus rieurs aux clins d’œil faciles, ils affichent un large sourire et distribuent de solides poignées de main. En un rien de temps, les Cape Shore Boys – Wilson Hayward, Clar Hayward, Sammy Way et Brian Shirra – sont installés sur notre véranda et nous nous mettons à taper du pied au rythme de Rose in Her Hair. Les instruments de musique? Deux accordéons, une guitare, une paire de Roman knockers – trois bâtons de bois peints fixés à une base plate que l’on fait cliqueter – et un « affreux bâton », entendez un manche de balai orné de bouchons de bouteille, d’une boîte de conserve, d’une vieille chaussure et d’un archet pour en jouer comme un violon. Le party de cuisine bat son plein!
Pour nous, ce sont les premières vacances du genre. En général, nous ratissons les attraits touristiques, nous adorons les randonnées pédestres, nous prenons trois repas par jour au restaurant et nous nous réfugions, le soir venu, sous les édredons douillets d’hôtels élégants mais sans grande personnalité. L’expérience offerte par CapeRace n’a rien à voir. Terre-Neuve non plus, d’ailleurs! Surnommée « le Rocher », la province au littoral Atlantique déchiqueté est un lieu si brut, si reculé, à la culture si intense et si distincte, qu’on se croirait dans un autre pays. Et il s’en est fallu de peu pour qu’elle le soit! En fait, Terre-Neuve-et-Labrador ne s’est jointe à la Confédération canadienne qu’en 1949. Certains disent même qu’avant cette date, on y conduisait à l’anglaise, sur le côté gauche de la chaussée.
Nous avons passé des jours à arpenter les falaises émeraude et les collines tapissées de campanules, de boutons-d'or et de glaïeuls. À cueillir des fraises sauvages et à nous balader le long d’infinies tourbières enveloppées de bruine et blotties dans un écrin d’épinettes noires fouettées par la giboulée et le vent. Et, au dernier soir, force nous fut de constater que, tout au long de notre séjour, nous n’étions tombés ni de près ni de loin sur quelque forfait aseptisé ou un tant soit peu touristique. Parce que voilà : on ne va pas à Terre-Neuve pour acheter un circuit d’observation de macareux à 69,99 $. On va à Terre-Neuve pour ses gens!
Tandis que la capitale portuaire de St. John's, la plus ancienne ville d’Amérique du Nord, s’enorgueillit de ses maisonnettes aux couleurs bonbon, de ses festivals de rue et de ses boutiques funky, nombre de petits villages de pêcheurs, accrochés aux falaises côtières semblent avoir été oubliés, perdus dans le temps. Bâtiments abandonnés, entreprises placardées, chômeurs. Oui, mais voilà, ils sont heureux de nous voir. Contrairement à certains villages balnéaires pittoresques de la Nouvelle-Angleterre où des autobus remplis d’étrangers fureteurs ont eu pour effet de provoquer un épuisement touristique, ces hameaux respirent l’Authenticité avec un grand A. Les gens vous arrêtent dans la rue pour faire un brin de jasette, vous offrir de vous reconduire en voiture ou vous aider avec les sacs d’épicerie.
Jadis, la province était considérée comme la bourriche à poissons du globe; ses eaux grouillaient de morues géantes et de baleines, de flétans noirs, de crabes, de homards, de phoques et de crevettes. Mais la technologie en constante évolution (qui a permis aux chalutiers étrangers d’écumer les mers à quelque 320 kilomètres de la limite autorisée), les grandes entreprises et, comme le croient plusieurs gens d’ici, la mauvaise gestion du gouvernement fédéral, a dégarni les stocks de poissons qui semblaient autrefois inépuisables. En 1992, le gouvernement canadien a fermé la pêcherie, plantant ainsi le dernier clou au cercueil d’un peuple entier, coupé d’un moyen de subsistance qui rythmait le fil de leurs jours***. Plusieurs villages de pêcheurs ont perdu le cœur de leur main-d’œuvre, seule la coquille demeure. « La plupart des anciens pêcheurs disent aujourd’hui qu’ils reprendraient avec bonheur la pêche à la dandinette, si seulement ils pouvaient en vivre », affirme un ami qui a grandi au Labrador.
Donna Reid, la personne qui nous sert de lien dans le petit village isolé de Heart’s Delight, nous raconte que son fils fait la navette entre le Minnesota, aux États-Unis, et sa province natale. Car c’est là-bas qu’on trouve du travail : il part à 5 h le lundi matin et revient à 3 h 30, le vendredi. « Ça a ses bons et ses mauvais côtés, ma chérie », lance simplement Donna. Des hommes aux cheveux gris en jeans, casquette posée sur la tête, désœuvrés, sont assis sur les perrons, sur les quais ou dans des cafés. Seuls 14 % de la population sont âgés de 15 à 24 ans. Selon Statistique Canada, Terre-Neuve-et-Labrador affiche le taux de natalité le plus bas du Canada, soit 1,3 enfant par femme.
À Bonavista, accrochée au mur de notre maison de 105 ans, une vieille photo défraîchie renvoie l’image de deux jeunes filles en tabliers tenant une morue gigantesque, dépassant largement le sommet de leurs têtes. « Dans les années 1970, j’en ai pêché des nettement plus grosses que ça, longues de plus de deux mètres, affirme Lloyd. Leur langue dépassait de la poêle à frire! »
Ces jours-ci, accompagné de son fils Jason, aussi charpentier de finition, Lloyd rénove des maisons historiques à Bonavista. Plusieurs d’entre elles sont en train de s’écrouler sur cette terre rocailleuse. Comme beaucoup d’hommes des environs, ses bras sont puissants et ses biceps, gonflés. Nous sommes installés dans la maison historique de Thomas Mouland, un survivant de la tragédie du S.S. Newfoundland. Le navire, parti en haute mer, le ventre plein de chasseurs de phoque, fut surpris par une violente tempête et immobilisé dans les glaces. Soixante-dix-huit hommes périrent gelés. Dans la cuisine, appuyé sur la cheminée de briques, un gourdin rayé bleu et blanc rappelle le passé.
Malgré tout, les gens d’ici persévèrent. Ils vivent en harmonie avec les saisons : ils cueillent les petits fruits, récoltent les moissons et ramassent les capelans sur la grève****. Ils ont la couenne dure, ils sont fiers, ils ont l’esprit vif et un excellent sens de l’humour. Ils sont pragmatiques tout en vouant une loyauté follement romantique à leur contrée.
À Bonavista, ce soir-là, le copain de Lloyd, Wilson Hayward, ouvre son gros classeur de chansons, tantôt rédigées à la main, tantôt tapées sur une vieille machine à écrire. Les Cape Shore Boys entonnent Saltwater Cowboys.
Comme des étrangers ignorants, nous sommes venus ici en espérant trouver la même chose que d’habitude et nous nous sommes plaints de ce qui était rustique : la friture, les lits victoriens qui craquent, l’absence de vin, les routes cahoteuses, pétries de nids de poules et à la signalisation douteuse, les distances géantes à parcourir, l’eau non potable, l’impossibilité d’utiliser le téléphone cellulaire ou l’Internet, sans compter la rareté des téléphones.
Mais ce que nous avons trouvé nous a touchés droit au cœur. Oui, bien sûr, il y a les jolis phares se dressant sur les falaises, les champs de bleuets bourgeonnants, l’océan turquoise, les icebergs, fascinants, qui flottent au large, les milliers de fous de Bassan, de guillemots et de macareux piaillant à l’unisson, les pierres marron, saphir et gris tourterelle parfaitement polies, les maisonnettes aux couleurs vives surplombant la mer agitée, le 33 tours de gigues et de reels rayé et l’absence rafraîchissante de barrières de sûreté.
Mais au-delà de ce joli tableau, il y a les gens. Et c’est ce qui fait la beauté de ce coin de pays. C’est Elizabeth et Jerry Burton, à Heart’s Delight, venant nous inviter à entendre leur fils de 17 ans, Jordan, jouer de l’accordéon et nous laissant au passage un sac d’épicerie débordant de biftecks et de saucisses d’orignal et de filets de morue. C’est Donna Reid qui, par une journée de pluie diluvienne, nous a reconduits chez des amis, propriétaires de chevaux miniatures. C’est Tom Lucas (et sa femme Joan), dans la maison rose de St. John's, en train de nous raconter qu’il était né dans la maison verte « là-bas », entouré de frères et de sœurs, et comment il avait travaillé toute sa vie à creuser des fossés. C’est la fille d’Annie Smith, Mary Ann, qui a gardé les enfants pour que nous puissions, une soirée durant, taper des mains et fredonner au pub O’Reilly tandis qu’un homme aux cheveux blancs encore très alerte dansait une gigue à claquettes. C’est le couple de Gander, à Cape St. Mary’s, qui nous a prêté une poussette pour que nos enfants puissent nous suivre dans notre randonnée de trois kilomètres au fil des falaises vertigineuses de Bird Rock. C’est le gars sympathique du Fish Depot, à St. John's. Nous ne pouvions comprendre son récapitulatif des prises du jour, mais il nous a remis allègrement le flétan le plus feuilleté et le plus fin que nous n’ayons jamais dégusté. « Et voilà! Deux bières froides avec ça et tout est beau! »
De retour à la maison de Thomas Mouland, le party commençait à perdre un peu de vigueur avec la tombée de la nuit. La terrasse vibrait au rythme de l’affreux bâton. Le groupe était à chanter les derniers accords de Rose in Her Hair. Hazel, la femme de Lloyd se leva d’un bond pour entamer une petite gigue. Wilson Hayward, un galant séducteur de 81 ans, poussa vers moi son classeur en faisant plusieurs signes de tête.
« Je ne t’entends pas, s’écria-t-il, chante plus fort! » J’ai jeté un coup d’œil à James, mon mari, et nous avons souri. Le souffle tiède du vent, le parfum du trèfle et les cubes de glace d’iceberg que notre hôte avait laissés dans le congélateur. C’était un moment à chérir, une nuit magique!
Bonavista Historic Townscape Foundation Inc.
Le Screech est un rhum jamaïcain mis en bouteille à Terre-Neuve-et-Labrador.
En 1992, le gouvernement a fermé des zones de pêche de fond sur les Grands Bancs et dans la majeure partie du golfe du Saint-Laurent, principalement la pêche à la morue utilisant des chalutiers géants. La pêche à la ligne limitée à l’usage personnel est permise en saison.
Le roulement du capelan : ces petits poissons argentés, qui ressemblent à des sardines, viennent rouler sur les plages pour s’y reproduire par les jours brumeux, froids et pluvieux de juin. Les résidents les ramassent dans des seaux et les mangent ou s’en servent comme engrais pour leurs potagers.
+ CapeRace Cultural Adventures
Voyagiste extraordinaire, Ken Sooley a fondé CapeRace Cultural Adventures pour permettre aux visiteurs de rencontrer des Terre-Neuviens. Il offre des forfaits de 10 et de 13 jours dans les péninsules d’Avalon et de Bonavista avec St. John's pour point de départ et d’arrivée. Chaque voyage comprend des séjours en maison privée et des personnes-ressources qui vous montreront comment pêcher la morue et où trouver la meilleure tourtière de caribou. Avant de partir, Sooley vous envoie son propre dépliant touristique avec des remarques du genre : « Dites à Harry que c’est moi qui vous envoie et demandez-lui qu’il vous parle des soirées de bingo exceptionnelles qu’il tient tous les lundis soir. » ainsi que des suggestions de lectures sur la culture locale et les directions pour se rendre aux différentes maisons : « Les adresses ne sont pas inscrites sur les maisons, mais… » Le forfait arrive dans un filet de pêche.
Tout a commencé dans les années 1980, lorsque les grands-parents de Ken, Elizabeth Jane et Eddy John Sooley, léguèrent leur pavillon de pêche de Heart’s Delight à son père. Dans les années 1940, on déplaça la maison en train, section par section, jusqu’à son emplacement actuel, au bord de la mer. La maison resta vacante pendant un certain temps, jusqu’à ce que Ken et sa sœur Sharon en prennent possession. Né en Ontario, Ken n’avait pas remis les pieds à Terre-Neuve depuis ses 18 ans. En revenant dans la maison familiale, à 35 ans, il vit qu’elle n’était pas solide. « "Si tu ne fais rien avec cette maison, je la démolis", me lança mon père. C’est ainsi que nous avons redécouvert la région. Nous avons été fascinés. »
En 1995, Ken embaucha Jerry Burton, le mari de sa cousine, pour remettre la maison familiale dans son état original, des couleurs à la décoration en passant par le mobilier et les tableaux sur les murs. Après avoir travaillé à Toronto, à Ottawa, en Ontario et à Hong Kong, Ken, un ancien cadre en infotechnologie, a commencé à revenir dans la province de ses ancêtres chaque été. Il découvrit alors un Avalon complètement différent de celui gravé dans son souvenir. Voir toutes ces maisons historiques abandonnées lui donna une idée : il imagina les visiteurs, également charmés par la région, passer la journée à l’explorer puis s’installer pour la soirée dans le confort d’une ancienne maison au bord de la mer. En 2004, CapeRace Adventures était né.
Après avoir sauvé la maison Sooley de la destruction, CapeRace a pris sous son aile quatre autres demeures historiques. Cet hiver, Jerry Burton restaure la maison des parents de sa femme, située juste à côté de celle des Sooley, à Heart’s Delight. Le plancher de la maison de Thomas Mouland, à Bonavista, était recouvert de 13 couches de linoléum. Ken Sooley avait demandé à Lloyd Russell de poser un motif de linoléum différent sur chacune des marches pour créer un effet de mosaïque. Hipditch House, une résidence centenaire (qui abritait 20 personnes), dans le quartier historique Battery, à St. John's, renferme des antiquités pittoresques comme une trappe à homard transformée en pied de lampe, une lampe en étain originale, une vieille enseigne de manufacture, des photos datant de 1930, des clichés de drapeaux et des tablettes sur lesquelles trônent flotteurs et bouées de pêcheurs. Les housses de couette ont été faites sur mesure et sont ornées de dessins de différents pavillons signalétiques maritimes. À votre arrivée, la porte est ouverte, et les clés de vos trois maisons vous attendent sur le comptoir avec la liste des manifestations et des festivals qui ont lieu à chaque endroit. À peine entrés, on frappera à votre porte…
www.caperace.com
www.newfoundlandlabrador.com