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L'art du fin fond de l’Arctique canadien : la coopérative West Baffin Eskimo Co-op

Après 50 ans de production de lithographies et de gravures sur pierre par des maîtres inuits de renommée mondiale, cette lointaine enclave d’artis

Par  Michelle Pentz Glave

« Les Inuits peuvent créer à partir de n’importe quoi », s’émerveille John A. Houston dans le film* hommage datant de 1999 que nous regardons au Centre d’accueil Unikkaarvik. Nous sommes à Iqaluit, capitale du Nunavut. Nous nous sommes mis à l’abri en attendant un avion pour Cape Dorset qui est retardé de neuf heures par des rafales de neige à 145 km/h. Le père de M. Houston, James Houston, était un homme blanc qui vivait parmi les Inuits dans cette région de l’Arctique canadien pendant les années 1940 et 1950. Il est considéré comme le premier à avoir présenté l’art inuit au reste du monde. Et son fils avait raison : la « fertilité de [leur] imagination » est stupéfiante.
Près de 50 ans plus tard, la coopérative West Baffin Eskimo Co-op Ltd, que M. Houston a contribué à établir à Cape Dorset, au sud de l’île de Baffin, existe toujours. Au centre de ses activités, la lithographie et la gravure sur pierre. Compte tenu de l’éloignement, de la rudesse du climat et de l’isolement de cette communauté créative de 1 300 habitants, principalement d’origine inuite, il est aussi stupéfiant que cette coopérative ait survécu. Aujourd’hui, la demi-douzaine ou plus d’artistes qui travaillent à temps plein dans cet ensemble d’entrepôts clairs et spacieux font face à une période de transition.
De nombreux jeunes artistes estiment qu’il faut trop de temps pour parvenir à maîtriser les « arts graphiques » – la lithographie et la gravure sur pierre traditionnelles – et se tournent plutôt vers la sculpture et la peinture. Le directeur de l’atelier, Jimmy Manning, offre gratuitement du papier et des fournitures à ceux qui veulent expérimenter. (Jutai Toonoo, Suvinai Ashoona, Arnaquq Ashevak et Tim Pitsiulak comptent parmi les artistes prometteurs.) Mais M. Manning s’inquiète de l’avenir de la coopérative – les premières célébrités dont parle M. Houston, comme Kenojuak Ashevak, connue pour ses estampes colorées et follement imaginatives d'humains se transformant en animaux, prennent de l’âge. En effet, Mme Ashevak, artiste inuite la plus célèbre du Canada, est octogénaire.
Comme M. Houston l’explique dans le film, « les femmes inuites ont toujours excellé dans les arts graphiques ». La prochaine phase sera peut-être tout aussi passionnante, juste différente. Chose certaine, la demande ne manque pas.
Les petits avions cargo qui atterrissent environ cinq fois par semaine à Cape Dorset ou à Kinngait, « capitale de l’art inuit au Canada », transportent seulement de 10 à 20 passagers. Le reste de l’espace est occupé par des piles de boîtes en carton contenant des estampes et des sculptures en marbre ou en serpentine (pierre à savon) emballées de papier à bulles, à destination de Toronto, de New York, de Paris et de Londres, où elles seront vendues pour un montant équivalant peut-être à cinq fois la part revenant à l’artiste.
Alors que nous visitons la coopérative, nous apercevons Emataluk Saggiak qui enveloppe des hiboux de trente centimètres de haut dans du papier à bulles. Kavavaow Mannomee, debout à une table, soulève délicatement le papier d'une gravure sur pierre (ardoise d’une table de billard ou pierre à savon) – un poisson (omble chevalier) avec des plumes brillantes créé par Kenojuak Ashevak. Qiatsuq Niviasi recouvre tranquillement de peinture orange les bois de deux caribous. Kananginak Pootoogook travaille la lithographie avec des assiettes en aluminium.
Les tablettes de la division des arts de la coopérative sont remplies de centaines d’œuvres de toutes tailles sculptées dans de la pierre à savon noir verdâtre, des os et des bois d’animaux : hiboux de Padlaya Qiatsuq, chasseurs inuits, phoques, ours polaires féroces, narvals à une défense, huard aux lignes épurées de Mikisiti Saila, si fluide qu’il semble liquide. (Il est bien connu que l’ancien premier ministre Jean Chrétien possédait un huard de Saila.) « En été, je me rends à 160 km d’ici en bateau pour trouver de la serpentine, indique M. Qiatsuq. Lorsque nous n’en avons plus, nous sculptons dans le marbre. »
Palaya Qiatsuq, acheteur de sculptures pour la coopérative, paie en espèces les artistes inuits qui se présentent – leurs œuvres protégées par du tissu et enveloppées dans des manteaux doublés de fourrure. Il arrive également que des artistes en herbe, comme Etidloie Tunillie, fils de la talentueuse sculptrice Ovilu Tunillie, cognent à la porte des visiteurs pour proposer un petit ours polaire à 30 $. Les sculptures sont aussi froides qu'un iceberg au toucher.
L’atelier d’estampes ferme pendant l’été, lorsque les habitants partent au loin camper et chasser avec leur famille au complet. « Nous préférons que le travail soit terminé avant la fin de mai, explique M. Manning. Puis les artistes essaient de revenir avant la première chute de neige, à la fin de septembre. »
La culture inuite est solidement enracinée. Certaines traditions persistent, malgré les motoneiges et la télévision par câble.
« Pourquoi l’art est-il tellement important ici? se demande Kristiina Alariaq, copropriétaire, avec son mari, Timmun, de l’agence Huit Huit Tours. Ce n’est pas tellement une question d'argent, mais plutôt d’esprit. »
*Tiré de Songs in Stone – An Arctic Journey Home, film de 1999 archivé au Centre d’accueil Unikkaarvik, à Iqaluit, au Nunavut.
www.nunavuttourism.com
Anecdotes

  • En 2006, à l’occasion d’un encan d’œuvres d’art inuit à Toronto, en Ontario, une pièce datant des années1950 d’un artiste inconnu de Kivalliq a été vendue pour 69 000 $. Lors de la même vente, une sculpture de l’artiste Joe Talirunili, qui réside au Québec, a été vendue pour 278 000 $ – le montant le plus élevé jamais payé pour une œuvre d’art inuit (selon le guide des visiteurs d’Iqaluit 2008).
  • « Le hibou enchanté », de Kenojuak Ashevak, a été reproduit sur un timbre canadien de six cents en 1970. Une estampe a récemment été vendue pour 58 000 $ lors d’un encan, soit le montant le plus élevé jamais payé pour une estampe canadienne. Le hibou et le corbeau d’Ashevak ont été reproduits sur des pièces de 25 cents canadiennes.
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Photo credit: Victoria Island, Northwest Territories © NWTT/Terry Parker - Image de fond