« On va se poser, même si on doit faire un tonneau, alors accrochez-vous bien », nous a annoncé calmement notre pilote de brousse, alors qu’il affrontait les bourrasques et dirigeait notre petit Twin Otter vers une piste cahoteuse toute couverte d’herbe.
Mon intrépide compagnon de marche, Philip Kibler, et moi-même venions tout juste de faire quatre heures de vol pour aller de Resolute, petite communauté inuite isolée, jusqu’au lac Hazen dans l’île d’Ellesmere au Nunavut. Notre destination était Quttinirpaaq, le parc national le plus au nord de la planète, pour y faire une randonnée de deux semaines. Chaque année, moins d’une centaine de courageux amateurs d’aventures viennent découvrir cette vaste étendue sauvage dans le Nunavut durant le court été, de la fin mai à la fin août. La plupart viennent en groupes accompagnés, par l’entremise d’un pourvoyeur spécialisé, mais nous avions décidé de nous passer de guide. Nous avions donc l’incroyable honneur d’être les deux seuls randonneurs dans ce parc national de 37 775 km2, deuxième plus grand parc national du Canada. Quand vous vous retrouvez seul au milieu des glaciers et des calottes glaciaires d’une épaisseur allant jusqu’à 900 m, incrustés entre des sommets dentelés, et que le bourdonnement du moteur de votre avion s’éloigne dans le ciel, un tremblement intérieur vous saisit. Soudain, vous comprenez que vous êtes complètement seul. Loin de tout.
Marchant sous un beau soleil, par une température de 20 °C, au milieu des champs de coquelicots jaunes et de fleurs sauvages rouges où virevoltaient les abeilles et les papillons, j’avais du mal à imaginer que nous étions à tout juste 720 km du pôle Nord. Plus aride que le Sahara, Quttinirpaaq est un désert polaire relativement chaud car il est ceinturé de montagnes et que le soleil y brille 24 heures sur 24 du mois d’avril jusqu’au mois d’août. Mais le temps peut y être dangereusement capricieux. Le lendemain matin, une chute de grésil s’abattait sur notre tente, tambourinant sur sa toile. Et toute la journée, ce blizzard, assez courant ici même en plein juillet, nous a gardés prisonniers de notre abri.
Notre destination, à 135 km à l’ouest, était le poste de garde du parc au fjord Tanquary. Nous marchions tour à tour sur des étendues de gravier, des dunes de sable et des collines de schiste rouge et vert. De temps à autre, des nuées de gros moustiques velus nous entouraient. Puis nous avancions péniblement dans une toundra épaisse et spongieuse, titubant au milieu de gros tertres herbeux. Nous devions aussi passer de nombreuses rivières glaciaires, dont les eaux nous montaient parfois jusqu’aux cuisses et dont les morceaux de glace flottants nous meurtrissaient les tibias. C’est dans ces moments-là qu’une bonne tasse de chocolat chaud paraît pur délice aux randonneurs.
En l’absence de prédateurs humains, les animaux sauvages de Quttinirpaaq semblaient remarquablement domestiqués. C’était un peu comme si nous nous étions retrouvés par magie dans un jardin d’Éden au beau milieu de l’Arctique. Tout un après-midi, une louve arctique à la fourrure blanche comme la neige nous a suivis. Gardant une distance d’environ 30 m, elle nous a observés avec curiosité. Chaque fois que nous faisions une pause, elle prétendait somnoler dans les rochers, comme si elle ne nous avait pas remarqués. Un Labbe à longue queue a tournoyé devant Philip, à la hauteur de ses yeux, pour l’empêcher de piétiner ses œufs. Un jeune caribou à la recherche de sa mère s’est approché tout près de nous. Nous avons aussi vu des hordes de lièvres arctiques, de la taille de gros chats, qui bondissaient sur leurs longues pattes agiles. Parfois, ces lièvres sont si abondants dans l’île d’Ellesmere qu’ils se déplacent en bandes de plusieurs milliers.
Un beau matin, j’ai surpris toute une famille de lagopèdes, ou « poules de neige », si bien camouflée que les oisillons ressemblaient à des petits rochers sur pattes. Nous avons également vu des renards arctiques et nous avons même aperçu un caribou de Peary, espèce en voie de disparition dont le mâle pèse à peine 70 kg et qui ressemble à un renne du Père Noël. Nous avons aussi régulièrement croisé des bœufs musqués, énormes bêtes aux grosses cornes et à la longue toison (dont le manteau donne un cachemire très convoité, tout duveteux, appelé qiviuk. Parfois, ces animaux s’aventuraient vraiment de trop près. Un jour, l’un d’eux est même venu jusqu’à notre tente. De toute évidence, il n’appréciait pas du tout notre présence, ce qu’il nous a fait savoir par des reniflements menaçants, en martelant le sol à coups de sabot, alors que nous détalions, la peur au ventre, vers le sommet d’une colline pour lui échapper. Finalement, après une poursuite à distance de plusieurs heures, il a fait demi-tour puis a filé en bondissant.
Jour et nuit, le soleil de minuit faisait un arc dans le ciel, ce qui nous désorientait curieusement car nous étions accoutumés au retour régulier de l’obscurité. Dans l’Arctique, le cerveau ne veut jamais vraiment céder au sommeil, et j’étais heureuse d’avoir des couvre-yeux pour arrêter la lumière qui entrait à flots dans notre tente vers deux heures du matin.
Le douzième jour de notre randonnée, nous sommes redescendus au niveau de la mer – et nous avons retrouvé les moustiques. Nous avons vu alors l’échancrure du fjord Tanquary, notre destination finale, à une journée de marche. Cette nuit-là alors que nous montions la tente, j’ai remarqué des empreintes de pas humains pour la première fois depuis près de deux semaines.
Le lendemain après-midi, nous avons soudain aperçu quelques huttes quonset et un drapeau canadien qui flottait au vent au-dessus du poste de garde du parc. L’un des gardes a parcouru près d’un kilomètre pour venir à notre rencontre.
« Félicitations », nous a-t-il dit en nous serrant la main. Je n’ai pas entendu le moindre mot de la conversation qui a suivi, car j’étais trop alléchée par la bonne odeur d’un poulet qu’il avait mis au barbecue dès qu’il nous avait vus au loin. Après 10 jours d’aliments lyophilisés, ce fumet était divin. Mais soudain, j’ai clairement entendu le garde nous demander: « Vous aimeriez peut-être prendre une douche? »
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