Depuis des siècles, le narval est un animal mythique qui intrigue les puissants de ce monde comme les simples mortels (dont je fais partie). Dès que la première défense d’ivoire géante issue d’une de ses dents est arrivée du Nouveau Monde et a fait le tour de l’Europe, prouvant l’existence des licornes, la légende s’est emparée de cet animal. Les narvals peuplent les eaux glacées de l’Arctique du Canada, mais comme toute créature magique, ils sont insaisissables. J’en ai souvent croisé – mais soit à une distance bien trop grande, ou encore à quelques mètres dans un épais brouillard où je ne pouvais percevoir que leurs souffles syncopés, me donnant l’impression que tout l’océan respirait profondément.
Et puis un jour, je me suis trouvée à Pond Inlet, dans le Nunavut, au sommet de l’île de Baffin, à 3 000 km au nord de Montréal, au Québec, alors que la débâcle des glaces commençait au printemps. La glace de banc à l’est et au nord de cette petite ville s’est mise à bouillonner de vie avec l’arrivée d’oiseaux et d’autres créatures migratrices : phoques, morses, baleines et ours polaires. Après avoir passé tout un long hiver plongés dans l’obscurité, enfermés dans la ville, les quelque 1 300 habitants de cette petite communauté principalement inuite étaient avides de chair fraîche traditionnelle – la plus convoitée étant celle du narval. Un simple cétacé donne environ 400 kg de viande, ainsi qu’un délice appelé muktuk – peau et petit lard – à quoi vient s’ajouter un gain de 10 $ pour chaque deux centimètres et demi de la défense d’ivoire du narval. La chasse était ouverte et je voulais y participer.
Si Sam Omik avait un curriculum vitæ, son titre serait simplement celui de « chasseur ». Sam est l’un des rares hommes de Pond Inlet à faire vivre de manière traditionnelle sa famille élargie, en chassant les animaux sauvages et en guidant les chasseurs venus du monde entier. Sam et son frère Matthias s’apprêtaient à partir le lendemain pour faire un voyage de huit heures en motoneige sur la glace marine à destination de leur cabane au nord-ouest de la ville. Après y avoir passé la nuit, ils continueraient en direction du nord jusqu’à la zone de dislocation des glaces pour chasser. Si j’apportais mon ravitaillement et si j’étais prête à contribuer au prix de l’essence, ils voulaient bien m’emmener.
Nous sommes partis en remorquant deux traîneaux inuits, appelés komatiq, une merveille d’ingénierie de l’Arctique vieille de plusieurs siècles. Un grand caisson était attaché sur chacun des traîneaux pour transporter les fournitures et les passagers. Assise sur un matelas de mousse qui allait me servir de lit, et qui était perché sur un caisson, j’ai senti le véhicule tressauter sur toutes les aspérités de la glace, glisser parfois dans la neige fondue ou surfer sur l’eau bleue turquoise.
À plusieurs reprises, nous avons traversé des chenaux étroits, ouverts dans la glace. S’arrêtant finalement pour faire une pause, Sam Omik a allumé son réchaud tandis que son frère Matthias remplissait de neige une bouilloire. Quand l’eau a commencé à bouillir, il y a plongé des morceaux d’omble de l’Arctique congelé. Puis il a servi la chair délicatement orangée et appétissante de ce poisson encore toute fumante, directement sur la glace, avec un simple soupçon de sel et de poivre. Nous l’avons mangée du bout des doigts, sans assiettes ni couverts. Puis nous sommes repartis.
En juin, quand il fait continuellement jour au nord du 72e parallèle, les gens n’arrêtent pas. Toute la « nuit », des motoneiges sont arrivées au camp de la famille Omik. Au milieu des aboiements des chiens de traîneau, la parenté et les amis ont dressé leurs tentes pour la fin de semaine.
Au matin, nous sommes partis pour la glace de banc. En route, Sam Omik a tué deux oies des neiges, qu’il a vite dépecées, découpées en morceau et plongées – avec un œuf translucide, prêt à être pondu – dans de l’eau bouillante. Au menu de notre festin, il y avait aussi du sushi taillé dans un omble, de la banique (pain) et des biscuits de mer.
Le repas s’est déroulé sans aucune hâte, personne ne paraissant pressé. Matthias Omik ajustait le tir de son fusil pendant que son fils Caleb, âgé de 13 ans, le regardait faire. De son côté, le jeune Elisha tentait de remonter une forte pente en motoneige. Les adultes ne donnaient aucune instruction verbale aux jeunes : ceux-ci apprenaient par l’observation. Quand Levi, un autre adolescent, s’est mis à canarder des oies qui passaient dans le ciel, Sam Omik lui a uniquement adressé la parole pour dire : « Arrête, trop tard maintenant. » Il n’y avait aucune tension entre les adultes et les jeunes. L’atmosphère était détendue et la scène ressemblait davantage à un pique-nique dans l’Arctique qu’à une expédition de chasse inuite. Je comprenais maintenant pourquoi beaucoup choisissaient de s’échapper de la ville en été afin de passer la belle saison « dans la nature », dans un camp de tentes. C’est ainsi que leurs ancêtres avaient toujours vécu.
Une heure plus tard, nous étions à la pointe nord de la péninsule de Borden, face à la Némésis des chasseurs de narval : une étendue spectaculaire, mais impénétrable, de pans et de plaques de glace dominés par des icebergs et de hautes crêtes, le tout poussé contre la glace de banc par le vent du large. Hmmm… ce n’était pas le plan du tout. Les chasseurs ont donc sorti leur réchaud pour préparer du thé à la mode inuite, en jetant une poignée de sachets dans l’eau qu’ils ont laissée bouillir jusqu’à ce qu’elle prenne la couleur de la tourbe, et à laquelle ils ont ajouté une bonne dose de sucre. Pendant toute une heure, de vives discussions et de longues périodes de silence se sont succédé. Les chasseurs évaluaient le vent, observaient les nuages. « Qu’est-ce qu’on fait, à ton avis? », m’a demandé Sam, d’un ton sérieux. Je l’ai regardé, les yeux ronds et la bouche bée. Les chasseurs se sont mis à pouffer de rire.
Toute la journée, le narval est resté caché dans les étendues glacées.
Nous sommes revenus jusqu’à une petite plage abritée, où les chasseurs ont dressé leurs tentes de toile blanche. La température frisait les -10 °C (14 °F), soit un temps doux et ensoleillé pour l’Arctique. Alors que nous attendions des vents propices, le camp s’est mis à fourmiller d’activités : les membres de notre équipée se sont mis à scier et à marteler, à régler les motoneiges, à aiguiser les couteaux et à réparer les komatiq.
Plusieurs jours sont passés, tranquillement, alors que nous attendions – en vain – que le vent du large se calme. Une ou deux fois par jour, les frères Omik prenaient leur fusil en bandoulière, faisaient pétarader leur motoneige et partaient pour la toundra, avec derrière eux un jeune passager. Quelques heures plus tard, ils revenaient chargés de trophées : viande de caribou, d’oie sauvage et de phoque, qui mettait tout le monde en joie.
Un après-midi, deux têtes de caribou dépiautées, attachées à l’arrière d’un komatiq, ont mobilisé notre attention alors que nous prenions le thé, rassemblés autour du réchaud Coleman à deux brûleurs qui sert en quelque sorte d’âtre portatif aux Inuits. Munis de couteaux de poche, nous avons détaché des morceaux de chair de ces deux crânes. Seule femme de ce groupe (bien que certaines femmes inuites aiment chasser, elles se joignent rarement aux expéditions de chasse), je m’étais habituée aux plaisanteries et aux insinuations des chasseurs, auxquelles je pouvais répondre du tac au tac.
Après cinq jours sans douche, nous formions une bien curieuse bande. Les hommes portaient des vestes usagées, réparées avec du ruban adhésif. Mon parka et mon pantalon, comme les leurs, étaient éclaboussés de sang de caribou et tâché de graisse poisseuse de phoque. Je ne me souciais pas le moins du monde de mon apparence, ce qui était libérateur. Quand Sam a subitement annoncé que nous allions rentrer en ville au matin, j’ai été bien déçue. J’ai compris que la facilité et l’humour de la conversation des chasseurs, leurs longs silences confortables, allaient me manquer – et que c’était formidable de se joindre à un groupe et de s’en séparer comme le veut la tradition inuite, sans avoir à faire de salutations ou d’adieux.
Nous sommes arrivés à Pond Inlet le lendemain soir, avec les komatiq chargés de phoques, de caribous et d’oies des neiges. Mais sans le moindre narval. Je savais au départ que les chances d’en voir un étaient minces, mais j’ai appris une leçon de Sam Omik : il faut saisir ce que la nature est prête à offrir.
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