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Jim Hart : l’art du travail bien fait

Portrait d’un sculpteur haïda plus grand que nature profondément enraciné dans son coin de pays bien-aimé.

Par  Susan Musgrave

Je connaissais Jim Hart avant qu’il ne soit célèbre. À l’époque, lorsqu’il n’était pas dans la forêt à tenter de surmonter sa peur des ours, il pêchait le flétan avec son tsinni, son grand-père. Chez lui, dans le village d’Old Massett, à Haida Gwaii (les îles de la Reine-Charlotte, en Colombie-Britannique), il jouait au basket-ball. Il mesurait six pieds deux pouces, avait des cheveux plus noirs que le ventre d’un corbeau, un brin de moustache et des yeux caramel semblables aux petites portes d’une fournaise qui ne donnent qu’un aperçu de la flamme qui brille à l’intérieur. Lorsque Jim visait le panier, toutes les femmes dans les gradins avaient les yeux rivés sur le ballon.
Mais ce qui passionnait vraiment Jim, c’était de passer du temps auprès des anciens pour écouter les légendes qui entouraient ces îles, véritable baume pour son âme. Ses premières sculptures? Des pagaies sculptées dans du cèdre jaune et des bijoux. « La sculpture et la joaillerie demandent à ce qu’on reste assis sans bouger en tenant l’objet à quelques centimètres des yeux. Résultat? On prend du poids », disait-il alors en esquissant un sourire.
Jim se disait qu’il devrait un jour choisir entre la pêche et la sculpture. La sculpture l’a choisi. Robert Davidson, artiste haïda déjà encensé, lui montra à fabriquer ses propres outils, ce qui lui donna la liberté dont il avait besoin. En 1980, il travaille auprès du maître sculpteur légendaire Bill Reid et collabore à la création de l’œuvre intitulée Le Corbeau et les premiers hommes, une sculpture de cèdre géante exposée au Museum of Anthropology de l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. Elle allait devenir célèbre!
« Ces œuvres (monumentales) font partie d’un rêve, raconte-t-il. Vous désirez en construire une. En construire une pour que le rêve se poursuive. »
Il aimait également ce travail parce qu’il devait se déplacer constamment autour de ces œuvres gigantesques. « Ça me permet ainsi de contrôler mon poids! »
C’est auprès de Bill Reid que Jim a appris à sculpter, mettant la touche finale à certaines des pièces les plus mémorables du virtuose, dont Le canot de jade, un bronze installé à l’aéroport international de Vancouver. Jim est reconnaissant envers son maître qui lui a montré un aspect différent de son art. « Je savais sculpter, mais il m’a enseigné comment survivre dans la ville, moi qui venais d’un village. Un petit village. »
Au fil des ans, Jim a conçu une vingtaine de mâts totémiques de cèdre rouge pour des collectionneurs privés des quatre coins de la planète. Il a exposé ses tissus imprimés de motifs haïdas au Louvre, à Paris, motifs originaux qui font le pont entre les formes classiques et contemporaines. Il a créé un totem de neuf mètres représentant un épaulard pour la résidence estivale du roi de Suède, à Helsingborg, où la plupart des autres sculptures sont en pierre. « Les gens, là-bas, aiment brûler les sculptures en bois », fait remarquer Jim avec ironie.
Il y a dix ans, Jim a présenté sa première exposition solo à la prestigieuse galerie Buschlen-Mowatt, à Vancouver. Lorsque Barry Mowatt, le directeur de la galerie, lui demanda quel jeune sculpteur pourrait faire l’objet d’une exposition, Bill Reid proposa Jim Hart. « Jim est un chic type », a ajouté Bill Reid, un homme généralement avare de compliments.
Jim travaillait sur place, burinant un masque de lune en bois, une grande sculpture de Wasco, loup de mer mythique, et un totem de cèdre jaune de deux mètres de haut. « C’est de l’art vivant, disait Barry Mowatt. Jim aime que les gens s’arrêtent pour le voir travailler, comme lorsqu’il travaille chez lui, dans son village. »
Selon M. Mowatt, le travail de Jim se distingue par la qualité de sa finition, son souci du détail; Jim a perfectionné l’art du « travail bien fait » de Bill Reid. Ses œuvres sont à la fois belles et touchantes. « Il y a une qualité étonnante dans sa façon de manier les masses qui évoque les sculptures de l’île de Pâques ou encore, celles des civilisations mayas ou aztèques. Son travail fait écho au patrimoine de tous les peuples autochtones. »
En août 1999, lors d’un potlatch commémoratif de chefferie à Old Masset, Jim dressait un mât totémique de 17 mètres en l’honneur de sa famille. Par la même occasion, il recevait le titre de chef héréditaire du clan Stastas Eagle, et son nouveau nom 7idansuu (prononcer i-dan-sou), jadis porté par Charles Edenshaw (env.1839-1924), sculpteur légendaire dont Jim est le descendant. Marié et père de quatre enfants, Jim passe aujourd’hui la moitié de son temps à Vancouver. Lorsqu’il rentre chez lui, dans son village, il est reconnu comme chef de file naturel, dévoué au mentorat des artistes émergents de sa collectivité.
Et il accueille tous ceux qui s’arrêtent pour le voir sculpter.
Ces jours-ci, il y a de fortes chances pour que vous le trouviez, des copeaux de cèdre jusqu’aux chevilles, à contempler son œuvre la plus importante : la longue maison haïda de structure traditionnelle à deux poutres qu’il a entrepris de construire il y a des années, avant même de connaître la célébrité et d’avoir un emploi du temps chargé. Sur place, vous pourrez entendre les corbeaux discuter de la progression du travail dans les branches d’un cèdre gigantesque et le chant des grenouilles montant du cimetière. Et Jim vous attirera dans les douces flammes de ses yeux. « Je sculpte mon chemin vers le ciel », commencera-t-il …
www.hellobc.com www.haidaheritagecentre.com www.virtualmuseum.ca

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