Ce n’est qu’au moment de prendre notre dernier vol à bord d’un monoplan – un Twin Otter dans lequel s’entassaient six passagers, deux canoës, des vivres et des sacs étanches – que nous avons réalisé que nous partions pour les Territoires du Nord-Ouest en vue d’y descendre la fabuleuse rivière Nahanni Sud.
Une journée complète et un portage d’un kilomètre nous séparaient encore du lieu où nous devions camper, mais nous étions tout de même suffisamment près de notre destination pour apercevoir une lumière se refléter dans les rapides au-dessous de nous. Certains membres de l’expédition avaient dû prendre cinq vols en deux jours pour se rendre à ce coin perdu, dans le Nord du Canada. « Certains m’ont confié qu’ils n’avaient jamais fait de voyage aussi fascinant. », a déclaré James, un joaillier de Toronto (en Ontario) qui, comme il le raconte, avait manqué un vol en plus de perdre ses bagages.
Le stress de l’avion nous a ballottés jusqu’aux rives de l’une des plus majestueuses rivières du Canada pour les sports de rame. La rivière trace son chemin en direction du 60e parallèle, dans les Territoires du Nord-Ouest, en longeant les frontières du Yukon et de la Colombie-Britannique.
Des décennies d’efforts ont abouti, en juin 2009, à l’agrandissementde la Réserve de parc national du Canada Nahanni, dont la superficie s’en est trouvée multipliée par six. Vu son éloignement, assez peu de gens se décident à faire le périple pour aller constater eux-mêmes la beauté de cette rivière. Toutefois, la réputation du lieu n’est plus à faire. La rivière Nahanni est l’un des quatre premiers sites inscrits par l’UNESCO à sa liste du patrimoine mondial et a également été désignée Rivière du patrimoine canadien. C’était de plus l’un des endroits favoris d’une légende canadienne du canotage, le regretté Bill Mason.
Le premier ministre de l’époque, le charismatique Pierre Elliot Trudeau, lui-même pagayeur accompli affectionnant les contrées sauvages, a fortement soutenu la création de la Réserve de parc national Nahanni après en avoir lui-même descendu une partie, en 1970. Jean Poirel, qui accompagnait le premier ministre lors de ce voyage, faisait partie du quatuor que l’on surnommait alors les « Crazy French Men », qui ont été les tout premiers, six ans auparavant, à descendre sains et saufs le cours supérieur de la rivière, là même où avaient péri au moins 41 explorateurs en tentant de descendre le cours de toute la rivière.
Faisant fi de cette sinistre renommée, Poirel et son équipe ont décidé de se lancer vers l’aval. Nous nous étions donné le même objectif qu’eux, avec cette différence que nous voyagerions à bord d’un hydravion jusqu’au lac Rabbit Kettle, non loin du point de départ de notre expédition, au lieu de nous laisser parachuter directement dans le cours supérieur de la rivière. Notre équipe de 10 voyageurs avait également la chance de compter sur un pourvoyeur qui pagayait sur cette rivière depuis plus de 20 ans.
L’entreprise de guides Nahanni River Adventures & Canadian River Expeditions tire son nom, en quelque sorte, de l’histoire de la célèbre rivière. Il faut également savoir que le fondateur de l’entreprise, Neil Hartling, a secouru une famille de Dénés (nom d’un peuple autochtone) qui se trouvaient coincés en amont d’une zone de rapides dangereux à bord d’une embarcation dont le moteur avait calé. Devenu malgré lui célèbre pour cet acte de bravoure, le héros n’a eu aucun mal à se procurer le permis dont il avait besoin pour devenir guide à son propre compte. Vingt-cinq ans plus tard, il est aujourd’hui le plus important pourvoyeur de la rivière. Et même si son entreprise organise des expéditions sur des dizaines de rivières dans le Nord du Canada et à l’étranger, les eaux de la Nahanni gardent une place spéciale dans le cœur de M. Hartling.
Il a d’ailleurs été de ceux qui, des décennies durant, ont préparé le terrain pour l’agrandissement de la Réserve de parc national du Canada Nahanni, projet présenté comme « la plus importante réalisation de notre génération en matière de conservation ». Nous souhaitons, en outre, remercier les Premières nations du Dehcho – membres du peuple autochtone Déné – ainsi que la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP) d'avoir tant donné pour préserver ce joyau national. C’est désormais une superficie de plus de 30 000 km2 épousant les contours de la rivière Nahanni Sud et de ses tributaires – soit à peu près la taille de la Belgique – qui est à l’abri de la menace des barrages et des mines.
Environ deux mois après l’annonce de l’agrandissement, notre groupe a passé deux semaines à parcourir le parc national d’un bout à l’autre en canoë, soit une descente de 370 km pour une dénivelée de 550 mètres jusqu’au confluent de la Nahanni et de la rivière Liard. Quand leurs vivres venaient à manquer, les tout premiers explorateurs à descendre la rivière devaient se rabattre sur la chasse et la pêche, parfois contraints de se nourrir de viande de castor tout juste comestible ainsi que de feuilles de saule bouillies. Comme les temps ont changé! Le cinquième jour de notre expédition, nous nous régalions de biftecks bien conservés dans des coffres de bois servant de glacières.
Une fois arrivés à la chute Virginia, un des attraits majeurs de la rivière, nous prenons conscience du fait que le voyage de la journée suivante se fera en eau vive. Nous nous installons pour prendre le repas, soi-disant pour refaire nos forces, mais sachant bien que ce voyage se terminera probablement avec quelques kilos en plus. Notre menu habituel : médaillons de filet de porc nappés d’un glaçage à la pomme et à l’érable, servis sur un couscous aux noix d’acajou et de macadam, le tout accompagné d’une salade de concombre assaisonnée d’une vinaigrette, et comme dessert, des morceaux de fruits trempés dans une fondue au chocolat. Sans compter que le repas ne commence réellement qu’après quelques amuse-gueule arrosés d’une ou deux bonnes bouteilles de vin.
À peine arrivés au tiers du voyage, nous avons déjà nos habitudes qui se résument à trois activités également réparties : manger, pagayer et se reposer. Le soir, nous flânons sur la berge, pistant l’orignal et admirant les bois de quelque caribou dans les taillis. Le matin, nous nous éveillons au tintement des casseroles et aux bruits secs des couteaux contre les planches à découper, car nos quatre guides servent le petit-déjeuner sur le plat carénage d’un canot (long de 5,5 mètres) posé à l’envers sur des billots. On sent déjà l’arôme de leur café biologique mijotant dans la cafetière à pression posée à la chaleur du feu de bois, arôme auquel se mêlent les effluves des brioches à la cannelle en train de cuire dans un four hollandais conçu à cette fin par M. Hartling lui-même.
Un peu plus tard, nous faisons connaissance avec une autre de ses inventions : une brouette en aluminium faite sur mesure (avec des freins) à l’aide de laquelle nous descendons nos effets jusqu’au bas d’un sentier particulièrement à pic. En fait, nos guides – Rob, Maya, Scott et Lars (les fils de Hartling) – s’en servent pour transporter les plus lourdes charges. Nous les aidons de notre mieux, ce qui ne nous empêche pas de poser en héros pour quelques photos devant les chutes – deux fois plus hautes que les chutes Niagara et, sans conteste, deux fois plus splendides.
Les toutes premières photos de la chute Virginia ont été prises en 1927 par R.M. Patterson, explorateur et écrivain britannique. Mais c’est avant tout par l’éloquence de ses écrits, en particulier dans son best-seller intitulé Dangerous Rivers (paru en 1954) que Patterson a su frapper l’imagination du public par un portrait vivant qui rend toute la sublimité des lieux. Des descriptions grandioses dépeignant la beauté naturelle et la richesse de ces contrées hostiles, couvertes de forêts que baignent d’impétueux rapides, tissent la toile de fond de ce chef-d’œuvre dans lequel l’auteur relate la dure réalité des chercheurs d’or ou les mésaventures de trappeurs ayant perdu fortune et raison (si ce n’est la vie).
Or, nous voici sur place pour faire nous-mêmes l’expérience de ce coin de pays dont ni les mots ni les images ne suffisent à rendre tous les charmes.
Les parois verticales du canyon Forth défilent de part et d’autre pendant que nous nous escrimons à éviter roches et tourbillons, pagayant tant bien que mal dans les eaux tumultueuses. La rivière a ceci d’unique : c’est l’un des rares endroits épargnés par la dernière grande glaciation. Âgé de centaines de millions d’années, le cours d’eau existait même avant la formation des Rocheuses. Nous pagayons tout au fond d’un ravin parmi les plus profonds au monde, le rebord nous surplombant de quelque 1 200 mètres. Nous rentrons dans l’ombre d’imposantes falaises karstiques qui se dressent tels les murs d’un château fort aux dimensions fantastiques. Plus nous avançons, plus les mots nous manquent pour décrire une réalité que l’on nous avait pourtant annoncée : à chaque canyon succède un autre dont les abrupts nous offrent un spectacle toujours plus grandiose.
Au fil des jours, nos bras gagnent en force et notre tour de taille prospère. En chacun de nous, quelque chose est en train de se produire : douze jours plus tôt, nous formions un groupe composé d’ingénieurs, de techniciens des TI, de directeurs généraux et de comptables associés. Nous voici aujourd’hui tels des gamins chahutant et criant et qui, à la fin de la journée, se jettent sans hésiter dans les tourbillons plus calmes qu’offre la rivière par endroits. À croire que ces eaux ont un pouvoir magique : une vraie fontaine de jouvence; ou serait-ce plutôt notre façon de voyager qui nous anime d’une énergie insoupçonnée?
« Le côté exceptionnel des expéditions en canoë tient au fait qu’elles vous purifient indéniablement plus rapidement que n'importe quel autre type d’expédition, d’écrire Pierre Elliot Trudeau dans un essai. Voyager 1 000 milles en train vous transforme en bête. Faire 500 miles à bicyclette est un sport de bourgeois. Pagayer 100 miles en canoë fera de vous un enfant de la Nature. »
www.spectacularnwt.com
Pionnier du Nahanni, Albert Faille
http://www.youtube.com/watch?v=tn6qJ6mj1I4