« Attendez-moi, hurlai-je à mes compagnons d’aventure au cours de notre première matinée de kayak, dans Nuchatlitz Inlet, sur la côte ouest de l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique. Je suis coincée! »
Je n’exagérais pas. Mon kayak était sérieusement coincé dans un gigantesque ruban d’algues. Plus tôt ce matin-là, David, l’un de mes compagnons, m’avait lancé « On peut marcher sur l’eau, ici! ». Il faisait référence à la masse quasi impénétrable de plantes aquatiques qui ondulait sur et sous la surface de l’eau.
Après avoir fait tanguer mon embarcation avec rigueur, puis plongé ma rame profondément dans l’eau, je suis finalement arrivée à m’extirper de ce bourbier. Au cœur de ce paysage follement sauvage, vous n’avez d’autre choix que d’être autosuffisant (ou accompagné d’un guide expérimenté), car les services de dépannage se font plutôt rares!
C’est justement ce qui nous attire ici : l’aspect retiré des lieux (carte), sans oublier les innombrables îlots qui font du parc provincial Nuchatlitz un paradis de la pagaie. Pour se rendre à la pointe nord de l’île Nootka, on doit rouler jusqu’à Gold River (365 kilomètres au nord-ouest de Victoria), puis noliser un bateau à moteur ou grimper à bord du MV Uchuck III et voguer quelques heures supplémentaires.
L’endroit est pratiquement aussi isolé aujourd’hui qu’il l’était en 1778, année où le capitaine Cook jetait l’ancre dans la baie Nootka. Je suis venue jusqu’ici dans l’espoir d’apercevoir des loutres de mer, mammifère poilu qui fut presque entièrement rayé de la carte lorsque ledit capitaine se mit à en faire le commerce.
Il y a environ dix ans, lors d’une visite à l’aquarium de Vancouver, j’ai eu le coup de foudre pour Milo et Nyac. Non seulement pour leur adorable minois au museau noir en triangle, mais également pour leur comportement quasi humain. Le couple flottait dans le bassin – et dans leur bulle! – en se tenant par la patte. (Regardez la vidéo de Milo et Nyac sur YouTube).
Depuis ce temps, je rêve d’observer ces petits mammifères dans leur environnement naturel. C’est ainsi que l’été dernier, je me suis embarquée pour une excursion de kayak de cinq jours dans Nuchatlitz Inlet, tout près du lieu où, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, on relogeait 89 loutres de mer de l’Alaska. Peut-être n’allais-je pas avoir la chance d’en voir, mais je voulais tout du moins inspecter leur habitat.
Tandis que Sheldon, le guide qui nous avait été désigné par la société Spirit of the West Adventures, fait cuire notre premier repas au-dessus du feu de camp, sur l’île 44 (en référence aux 44 mètres de l’arbre le plus haut de ce minuscule croissant de terre), le reste d’entre nous explorent cuvettes de marée et plages sablonneuses. Fascinée par les anémones de mer vert lime aux pointes roses qui scintillent dans le bassin rocheux, je ne remarque pas immédiatement la bande de loutres qui s’amuse dans les algues, à environ 50 mètres de la côte.
Lorsque je lève finalement la tête et que je pose mon regard au large, j’aperçois ce joyeux petit groupe, flottant sur le dos, les pattes palmées sorties de l’eau. J’éclate de rire. Pas étonnant qu’on les surnomme les clowns de l’océan! je prends mes jumelles pour mieux les voir. Il y en a au moins 50, mais il est difficile de faire le compte exact étant donné l’agitation qui règne au sein de la colonie. Elles font leur toilette et secouent la tête de temps en temps à la manière d’un chien mouillé.
Soudain, comme en réponse à un signal, elles se mettent toutes à applaudir avec leurs pattes de devant, puis s’éloignent en nageant. Elles sentent peut-être la présence d’un prédateur. Orques et otaries peuvent attaquer par-dessous, et les aigles à la tête blanche sont connus pour plonger en piqué sur les bébés loutres et repartir aussi sec avec leur victime. Mais aucune menace ne se matérialise. Quelques minutes plus tard, elles sont de retour et recommencent à se lisser le poil.
Ce soir-là, le ciel prend des couleurs de palette d’artiste mélangeant le rose et le violet tandis que le soleil se couche sur l’horizon. Avant de m’installer dans ma tente pour la nuit, j’ai encore l’impression de voir au loin la masse noire que forment les petites bêtes.
Le lendemain matin, le groupe a plié bagage. De toute la semaine, nous ne reverrons pas un tel attroupement. De temps en temps, on aperçoit une loutre nager seule. Pour ma part, j’ai satisfait mon désir. Je les ai vues dans leur élément naturel. Je suis maintenant prête à profiter de mon excursion en mer.
« Vous avez envie d’un petit défi ? », nous demande Sheldon autour d’un petit-déjeuner composé de granola et de fruits. Au large, les lames s’écrasent sur des pierres exposées que Sheldon surnomme « pétards ». Elles semblent dangereuses. Plus loin, la grande bleue est plutôt calme, quelques ondes venant rider sa surface. Après avoir mis nos kayaks à l’eau, nous pagayons en nous efforçant soigneusement d’éviter les pétards. Je suis fascinée par la force brute de l’océan. Je ralentis, impressionnée par chaque vague qui se fracasse sur les rochers dans une giclée de mousse blanche, puis je suis aspirée, laissant un trou béant rempli aussitôt par une autre vague.
C’est à ce moment-là que les algues s’enroulent autour de mon kayak. Sheldon me dit de pagayer de toutes mes forces. Après ce qui me paraît être une éternité, je me dégage enfin.
Au large, nous profitons des vagues de l’océan Pacifique. Nos embarcations se soulèvent pour retomber aussitôt. Nous sommes assez loin des côtes pour pouvoir admirer les collines boisées de l’île Nootka, et plus loin encore, les hauts pics déchiquetés de l’île de Vancouver. C’est tout simplement sublime. Pas étonnant que les loutres de mer nagent sur le dos… Elles sont assez malignes pour savoir profiter du fabuleux panorama!
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